Les âmes attardées

Extrait du chapitre XX de l’ouvrage Les trois âges de la vie intérieure, par le Père Garrigou-Lagrange, O.P.

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Nous parlerons au début de la III° partie de cet ouvrage de la seconde conversion par laquelle on passe, avec plus ou moins de générosité, de la voie purgative des commençants à la voie illuminative des progressants. Il importe de noter que certaines âmes, par suite de leur négligence ou paresse spirituelle, ne passent pas de l’âge des commençants à celui des progressants; ce sont des âmes attardées, comme il y a des enfants plus ou moins anormaux, qui ne traversent pas heureusement la crise de l’adolescence et qui, sans rester des enfants, n’arrivent jamais au plein développement de l’âge adulte. Ainsi ces âmes attardées ne se rangent ni parmi les commençants ni parmi les progressants. Elles sont, hélas ! fort nom­breuses.
Parmi ces âmes attardées, plusieurs autrefois ont servi Dieu avec fidélité; elles se trouvent maintenant dans un état voisin de l’indifférence. Si elles connurent jadis une vraie ferveur spirituelle, on peut dire sans crainte de jugement téméraire qu’elles ont fait un grand abus des grâces divines; sans cet abus en effet, le Seigneur aurait continué en elles ce qu’il avait commencé, car il ne refuse pas son secours à ceux qui font ce qui est en eux pour l’obtenir.
Comment ces âmes sont-elles arrivées à cet état de tié­deur ? On en indique généralement deux causes princi­pales: la négligence des petites choses dans le service de Dieu et le refus de faire les sacrifices demandés par Lui.

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La négligence des petites choses

La négligence des petites choses parait légère en elle-même, mais elle peut devenir grave par ses suites. C’est ordinairement avec de petits actes de vertus que, du matin au soir, se constitue notre mérite quotidien. Comme les gouttes d’eau peu à peu amollissent la pierre et la creusent, comme les gouttes de pluie fécondent une terre desséchée, ainsi nos actes bons, par leur répétition, engendrent une bonne habitude, une vertu acquise, la conservent et l’augmentent, et, s’ils procèdent d’une vertu infuse, ou surnaturelle, ils obtiennent l’accroisse­ment de cette vertu.

Dans le service de Dieu, les choses qui paraissent peti­tes en elle-mêmes sont grandes par leur relation à la fin dernière, à Dieu qu’il faut aimer par-dessus tout; elles sont grandes aussi par l’esprit surnaturel de foi, de con­fiance et d’amour qui devrait nous les faire accomplir. Ainsi, nous garderions du matin au soir la présence de Dieu, chose infiniment précieuse, et nous vivrions de Lui, de son esprit, au lieu de vivre de l’esprit de nature selon l’inclination de l’égoïsme. Peu à peu grandirait en nous le zèle de la gloire de Dieu et du salut des âmes, tandis que nous pouvons finalement suivre la pente du natura­lisme pratique et nous laisser dominer par un gros égoïsme plus ou moins inconscient qui inspire beaucoup de nos actes.

La négligence des petites choses dans le service de Dieu conduit assez vite à la négligence des grandes; par exemple pour une âme sacerdotale ou religieuse elle con­duit à dire l’office sans véritable piété, à ne plus guère se préparer à la sainte messe, à la dire précipitamment ou à y assister sans l’attention voulue; à remplacer l’action de grâces par la récitation obligée d’une partie de l’office, de sorte que peu à peu disparaît toute piété personnelle, pour faire place à une piété en quelque sorte officielle et extérieure. Si le prêtre suivait cette pente, il deviendrait peu à peu comme un fonctionnaire de Dieu. On finirait par traiter avec négligence les choses saintes, tandis que peut-être on s’acquitterait avec le plus grand sérieux des choses qui assurent notre réputation de professeur, d’é­crivain, de conférencier, ou d’homme d’œuvres. Peu à peu le sérieux de la vie serait tout à fait déplacé. Ce qu’il y a de plus sérieux et de plus grand pour le prêtre et pour le vrai chrétien, c’est évidemment le saint sacrifice de la messe, qui perpétue en substance le sacrifice de la Croix sur l’autel et nous en applique les fruits. Une messe bien célébrée ou bien entendue avec esprit de foi est très supé­rieure à notre activité personnelle; elle oriente cette acti­vité vers son vrai but surnaturel et elle la féconde. On s’écarte, au contraire, de ce but lorsqu’on en vient à se rechercher soi-même dans son activité, au point d’ou­blier le salut des âmes et tout ce qu’il exige de notre part. On peut être conduit à cet oubli, qui stérilise tout, par la négligence des petites choses dans le service de Dieu.

Il est dit, au contraire, en saint Luc, XVI, 10: « Celui qui est fidèle dans les petites choses est fidèle aussi dans les grandes. » Celui qui est fidèle tous les jours aux moin­dres devoirs de la vie chrétienne, ou à ceux de la vie religieuse, recevra la grâce d’être fidèle jusqu’au martyre, s’il lui faut donner à Dieu le témoignage du sang. Alors s’accomplira pleinement en lui la parole évangélique « C’est bien, serviteur bon et fidèle, parce que tu as été fidèle en peu de choses, je t’établirai sur beaucoup; entre dans la joie de ton maître » (Matth., XXV, 23). Mais celui qui néglige habituellement les petites choses dans le ser­vice de Dieu finira par négliger les grandes; comment, dès lors, accomplira-t-il les actes difficiles qui pourraient lui être demandés ?

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Le refus des sacrifices demandés

Une seconde cause de la tiédeur des âmes attardées, c’est le refus de faire les sacrifices que le Seigneur demande. Plusieurs se sentent appelées à une vie plus sérieuse, plus parfaite, à la véritable oraison, à la prati­que réelle de l’humilité, sans laquelle il n’y a pas de vraies vertus; mais ces âmes refusent, sinon directement, du moins indirectement, en cherchant une diversion. Elles ne veulent pas entendre ces paroles qui reviennent tous les jours à l’Invitatoire des Matines: Si vocem Domini audieritis, nolite obdurare corda vestra: Si vous entendez la voix de Dieu, n’endurcissez pas votre cœur. » – Plusieurs, qui sont préoccupés de faire quelque chose, un livre, une œuvre qui prouve leur existence, se disent de temps en temps: « Mais il s’agit d’abord de se faire une âme intérieure; si l’âme est vide, elle ne peut rien donner; faire quelque chose d’extérieur n’est rien, si l’âme n’est pas unie à Dieu. » Seulement il faudrait cer­tains sacrifices d’amour-propre; il faudrait vraiment cher­cher Dieu, au lieu de se chercher soi-même; sans ces sacrifices, comment entrer dans la vraie vie intérieure ? S’ils sont refusés, l’âme demeure attardée; elle peut le rester toujours.

Elle perd alors le zèle de la gloire de Dieu et du salut du prochain, la ferveur de la charité; elle tombe dans la tiédeur, qui est, avec la négligence habituelle, l’affection au péché véniel, ou la disposition de la volonté à com­mettre délibérément tel ou tel péché véniel, quand l’oc­casion se présente; il y a finalement comme le ferme pro­pos de rester dans cet état.

Avec le manque d’esprit de sacrifice, d’autres causes peuvent produire cette tiédeur des âmes attardées: la légèreté d’esprit, l’inconsidération avec laquelle on dit, par exemple, des mensonges officieux dès que l’occasion s’en présente; – la paresse spirituelle, qui porte finale­ment à abandonner le combat spirituel contre nos défauts, contre notre défaut dominant qui cherche assez souvent à se faire passer pour une vertu, et qui suscite en nous les autres passions plus ou moins déréglées. On arrive ainsi à l’incurie et à l’indifférence à l’égard de la perfec­tion; on ne tend plus véritablement vers elle. On oublie qu’on a fait peut-être la promesse d’y tendre par la voie des conseils, on oublie aussi l’élévation du précepte suprême: « Tu aimeras ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toutes tes forces, de tout ton esprit » (Luc, X, 27).

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La tendance à la raillerie

Parmi les causes de la tiédeur des âmes attardées, il faut aussi particulièrement noter la tendance à la raille­rie. Saint Thomas parle du railleur à propos des vices opposés à la justice: injure, détraction, murmure contre la réputation du prochain. Il note que railler ou ridi­culiser quelqu’un, c’est montrer qu’on ne l’estime pas, et la dérision, dit-il, peut devenir un péché mortel si elle porte sur des personnes ou des choses qui méritent une haute estime. Il est grave de tourner en ridicule les choses divines, de rire sans respect d’un père, d’une mère, de ses supérieurs, de ceux qui vivent d’une façon vertueuse. Cette dérision peut même devenir très grave par ses conséquences, car elle peut détourner, et pour toujours, des âmes faibles de la pratique du bien. Job répond à ses amis (XII, 4): « L’homme raillé par ses amis invoque Dieu, et Dieu daigne l’écouter. Le juste, l’inno­cent vous sert de risée. – Honte au malheur ! C’est la devise des heureux. » « Deridetur enim justi simplicitas. » Mais il est dit aussi des railleurs: « Qui habitat in caelis irridebit eos: Celui qui habite dans les cieux se moque d’eux » (Ps. II, 4). La terrible ironie d’en haut vient châ­tier celle d’en bas.

Le railleur est lui-même une âme attardée, qui attarde les autres, et qui devient, souvent sans en avoir con­science, l’instrument de l’esprit du mal. Sa tournure d’es­prit, qui est à l’antipode de la simplicité évangélique, est la plus opposée à la contemplation surnaturelle.
Le railleur, qui veut « faire le malin », tourne en ridi­cule le juste qui tend vraiment à la perfection, il souli­gne ses défauts, diminue ses qualités. Pourquoi ? Parce qu’il sent qu’il a lui-même peu de vertu, et ne veut pas avouer son infériorité. Alors, par dépit, il diminue la valeur réelle et foncière du prochain, et la nécessité de la vertu elle-même. Il peut nuire beaucoup aux âmes faibles qu’il intimide, et, en se perdant, il peut travailler à leur perdition.

Source : Site Christ-Roi 

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