L’amour pénitent

Une lecture de Carême, tirée de l’ouvrage du R.P. Avrillon intitulé Les Trentes Amours Sacrés, que vous pouvez lire en intégralité sur google book ici.

Georges de la Tour, "la Madeleine aux deux flammes"

Georges de la Tour, « la Madeleine aux deux flammes »

I.

Percez, ô mon Dieu, percez ma chair, percez mon âme, pénétrez mon cœur d’une crainte salutaire & d’un amour pénitent ; je n’ai que trop de sujet de craindre votre justice, parce que je suis pécheur, elle peut m’écraser, m’accabler, me foudroyer ; & quelque rigoureuse qu’elle soit, je ne pourrais dire après ma punition, que ces paroles d’un Roi pénitent: Vous êtes juste, Seigneur, et vos jugements sont équitables. (Ps. 118) J’adore, en périssant, la main redoutable qui me frappe ; il est juste que je porte le poids de la colère de mon Dieu, parce que je l’ai offensé.

Justice terrible ! Je vous crains, mais je trouverai un asile assuré contre vous, dans le sein de la divine miséricorde. Mon Dieu est juste, il est vrai, mais il est plein de bonté, tout pécheur que je suis, il permet à mon cœur de l’aimer ; oui, Seigneur, je vous aimerai, mais je ne cesserai pas de pleurer mes péchés.

II.

Regrets, gémissements, sanglots, larmes de douleur, larmes de tendresse, vous serez dorénavant tout mon partage. J’ai été aimé de mon Dieu, & je ne l’ai point aimé; il m’a cherché, & je l’ai fuit ; il m’a comblé de grâces, de faveurs et de caresses et  je l’ai persécuté ; il m’a racheté par son sang, & je l’ai crucifié : ne devrais-je pas verser des torrents de larmes ? Ma chair ne devrait-elle pas être déchirée par les justes rigueurs de la pénitence, comme la sienne l’a été par la cruauté des bourreaux? Mon cœur devrait- il être entier ? Ne devrait-il pas être, ou brisé de componction, ou liquéfié par les larmes de douleur, ou réduit en cendres par le feu de mon amour?

I I I.

Toutes les fois, ô mon Sauveur, qu’on vous a tenté sur votre doctrine, vous n’avez répondu que par des paroles ; mais toutes les fois qu’on vous a tenté sur votre miséricorde, vous avez aussitôt répondu par des miracles et par des faveurs sensibles. C’est sur elle, Seigneur, que je vous sollicite à présent ; vous l’avez accordée, cette miséricorde, à la prière de la Cananée, aux larmes de Pierre, aux sanglots de la femme adultère, à la tendresse de la Magdeleine, & à l’amour pénitent de tous les pécheurs qui l’ont implorée. Vous êtes toujours le même  Dieu, c’est-à-dire, le Dieu des miséricordes : vous avez la même puissance, le même amour & le même cœur ; accordez-la à mes prières, à mes larmes, à mes sanglots, à ma tendresse, à mon amour & à ma pénitence. Je veux vous aimer, je veux gémir, je veux me punir dans cette vie, pour ne point être la victime malheureuse de votre justice dans l’autre.

IV

Que de combats, que de chagrins, que de fâcheux retours  quand il est question de restituer au domaine de Dieu un cœur qui en a été soustrait par l’amour de la créature ! On promet & on se rétracte ; on quitte & on reprend; on regrette d’avoir aimé, & on regrette de ne plus aimer; on s’effraie, on s’alarme, parce qu’il faut qu’il en coûte beaucoup au cœur pour haïr ce qu’il a aimé, & pour aimer uniquement ce qu’il n’a pas encore aimé. Cœur lâche & impénitent, balanceras-tu plus longtemps entre un bonheur  & un enfer éternels ? Qu’est-ce qui t’effarouche ? Est-ce l’amour ? Quoi de plus facile que d’aimer un objet infiniment aimable ? Est-ce la pénitence ? Commence par aimer, & tu consentiras bientôt à souffrir, & pour tes péchés, & pour l’amour du Dieu que tu aimeras.

V.

Deux choses établissent la certitude de la pénitence, qui sont la haine & l’amour, la haine du péché & l’amour de Dieu. Quoi de plus affreux, quoi de plus difforme, quoi de plus haïssable que le péché ? Puis-je ne le pas haïr? Quoi de plus aimable, quoi de plus parfait, quoi de plus digne de toute la tendresse de mon cœur, que Dieu ? Puis-je ne le pas aimer?

V I.

Vous m’avez fait connaître, ô mon Dieu, par une heureuse expérience, les admirables degrés par lesquels votre infinie & toute-puissante miséricorde conduit une âme pécheresse, de l’abîme de ses dérèglements à la pénitence & à l’amour. Cette miséricorde attend avec patience, elle dissimule avec bonté, elle supporte avec charité elle prévient, elle appelle, elle cherche, elle sollicite ; enfin elle convertit  & elle fait entrer dans la carrière de la pénitence & de l’amour.

 Vous m’avez longtemps attendu, ô divin Bienfaiteur ; & sans cette invincible patience, je courrais à ma perte ; vous avez dissimulé mes offenses, & vous me comblez de faveurs, comme si je ne vous offensais pas ; vous m’avez supporté avec une charité admirable pendant que je vous outrageais ; vous m’avez appelé  & je n’ai pas répondu à votre voix ; vous m’avez cherché avec des soins & des empressements de mère, pendant que je vous fuyais; vous m’avez mille fois sollicité avec tendresse pour amollir la dureté de mon cœur, & je vous ai toujours résisté. Enfin, Seigneur, me voilà ; mais soutenez-moi de peur que je ne retombe dans mes lâchetés : envoyez des larmes à mes yeux, des soupirs et des sanglots à mon cœur ; tracez dans ce cœur, en caractères de feu, les sentiments les plus vifs de pénitence & d’amour ; que je vous aime, ô mon Dieu, & que je me punisse de ne vous avoir pas aimé.

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