La connaissance de notre néant

Extrait du livre Le Chrétien intérieur  par Jean de Bernières (1602-1659), livre 1 chapitre X.

1797285791« Il arrive souvent que l’âme, voulant entrer dans une profonde connaissance d’elle-même, et pratiquer intérieurement l’exercice de son anéantissement par la vue de son abjection, s’occupe avec ferveur et beaucoup de fruit, ce lui semble, de la considération de ses misères, de ses défauts et de ses imperfections, et même elle se plaît dans cette sorte d’occupation, comme produisant en elle beaucoup d’humilité. Je ne blâme point ce procédé , mais je croirais cependant que si l’âme voulait s’établir d’abord en Dieu, par un regard réfléchi sur ses perfections divines, elle pourrait ensuite considérer ses propres imperfections avec plus de lumière et d’utilité; car la même vue qui nous découvre les perfections de Dieu, nous fait voir nos imperfections et nos défauts d’une manière plus avantageuse, l’humilité qui en revient à l’âme est plus confiante, plus généreuse, et la met dans une plus grande dépendance de Dieu. Au contraire, l’humilité que produit en nous le seul regard de nos imperfections , nous cause souvent de l’abattement et du découragement. L’âme demeure à la vérité dans la connaissance de ses misères intérieures; mais elle y demeure aussi dans la lâcheté. Cet état ressemble à l’hiver naturel, dans lequel on ne voit rien que stérilité, parce que tout est dans la froideur.

Au contraire, l’âme qui demeure en Dieu voit ses infirmités , mais elle est pleine d’amour. La vue de sa bonté et de ses perfections allume en elle un feu qui la brûle au milieu de ses misères. D’ailleurs , il faut que l’âme se tienne unie à Dieu autant qu’il lui est possible: or, l’exercice de l’anéantissement, par la seule vue de ses imperfections, l’en sépare en quelque manière, la faisant demeurer en elle-même, où elle se trouve appesantie et abattue par le poids de ses grandes misères. Il n’est pas si facile que de là elle s’élève à Dieu: au lieu que demeurant en son Créateur, d’où elle les regarde, elle est dans une disposition toute différente, l’amour la rendant plus légère, et lui portant dans les yeux plus de clarté pour les découvrir. Voilà pourquoi c’est un grand secret dans la vie spirituelle, de ne regarder toutes choses qu’en Dieu, et de ne sortir jamais de lui, puisqu’en lui on peut faire toutes choses.

Quelqu’un me dira peut-être: Mais qu’est-ce que demeurer en Dieu ? C’est un état trop relevé et qui n’appartient qu’aux âmes parfaites. Je réponds que demeurer en Dieu, c’est le regarder, contempler ses perfections divines par une vue directe, et ensuite voir les autres choses par réflexion, et en faveur de la lumière avec laquelle nous envisageons Dieu. L’âme qui est éclairée de la foi, connaît qu’elle est créée pour son Créateur; et voulant suivre le dessein de sa création , elle se sépare de toutes choses pour s’unir au Seigneur, qui est son centre. Si donc elle a un peu de foi et de pureté, elle ne trouvera point que ce soit chose si difficile de demeurer en cet état, au contraire elle sera dans une inquiétude continuelle, tandis qu’elle sera dans les créatures, parce qu’elle n’est point faite pour elles, et qu’elles ne sont pas son centre. L’exercice de la vie intérieure, avec un peu de fidélité et de courage, nous mettra insensiblement en possession de cette heureuse contemplation , hors de laquelle l’âme sera dans la violence, parce qu’elle ne sera pas dans son propre centre. L’expérience fera encore connaître cela plus clairement.

L’âme de Jésus-Christ qui est notre exemplaire. non seulement demeurait en Dieu, à cause de l’union hypostatique, mais toutes ses pensées et affections étaient abîmées dans la Divinité, qui le remplissait de grâce , de lumière et de force pour l’exécution de ses décrets éternels , touchant la rédemption des hommes. Il exécutait les mystères de sa vie mortelle, mais c’était en demeurant en Dieu, dans lequel il voyait tout ce qu’il devait opérer sur la terre. Nous devons par proportion faire de même, envisager en Dieu toutes les vertus que nous devons pratiquer, toute la perfection à laquelle nous devons tendre, comme l’humilité, la patience, la charité, ainsi des autres, et nous porter courageusement à leur pratique, mais toujours demeurant en Dieu : on ne saurait dire combien l’âme reçoit de force de cette précieuse demeure. »

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