3 tentations…3 grâces

Extrait du Traité de l’Oraison, du Père MASSOULIE, tome I chapitre 9, sur l’oraison affective.

Cette décadence de l’homme nous fait voir avec assez d’évidence qu’il n’existe dans la vie aucun état où il n’y ait beaucoup à craindre et beaucoup à combattre.

Avant sa conversion, lorsque l’homme est dans une sécurité trompeuse, et plongé dans les délices mortelles de la chair et du monde, il est frappé d’un prodigieux aveuglement. Dieu, qui veut convertir ce pécheur, commence à jeter dans son esprit un rayon qui lui fait voir le danger où ses crimes l’ont mis. Alors effrayé de se voir déjà un tison d’enfer, l’esclave du démon, et l’objet de la colère de Dieu, il veut sortir de cet état déplorable.

Mais il ressemble à un homme qui s’éveille d’un profond sommeil, et qui ne sait pas encore bien où il est. Il veut se relever, et il commence à sentir toutes ses passions qui se révoltent et qui l’attirent d’autant plus, qu’il s’efforce de les vaincre. Dieu, qui voit son désir de combattre et de surmonter ses passions, et son impuissance, lui donne une seconde grâce : il éclaire son esprit, et il fortifie aussi sa volonté. Le voilà donc maintenant assez fort pour rompre toutes les chaînes qui le tenaient attaché. C’est un homme nouveau, marchant dans les voies de la sainteté et de la justice.

Mais enfin voici une autre tentation qui le jette dans un plus grand danger, qu’on peut appeler la plus difficile et la plus insurmontable. A peine a-t-il commencé à pratiquer les exercices de piété, qu’il tombe dans la langueur, dans la tiédeur, et dans un dégoût horrible de tout ce qu’il fait. Cet état n’est jamais sans un péril évident de tout quitter, et de reprendre le train du monde et du péché. David dit de ces personnes tièdes : « Ils ont approché des portes de la mort. » Dieu permet cette tentation pour humilier les âmes, pour les obliger de se tenir dans un anéantissement continuel ; il veut leur faire connaître qu’elles ont besoin de quelques gouttes de cette rosée ou de cette manne céleste, qui adoucisse leurs peines, et qui leur fasse retrouver le plaisir dans les exercices de piété, dont elles ont contracté un si grand dégoût. Si la seule connaissance pouvait suffire à une âme pour opérer son salut, l’homme aurait pu mettre sa confiance en lui-même et croire qu’il n’avait besoin que d’un maître pour l’instruire, non d’un médecin pour le guérir. Si du moins cette grâce forte et puissante qu’il avait reçue, pouvait lui suffire, il aurait encore pu se confier en ses propres forces, et dire que, une fois guéri, il pourrait se conserver dans la santé qu’il avait reçue. Il fallait donc de toutes manières humilier l’homme, et le faire convenir de sa faiblesse afin qu’il connût par expérience qu’il a besoin d’une grâce pour dissiper ses ténèbres, d’une autre grâce pour se relever de ses faiblesses, et d’une troisième grâce pour répandre la suavité dans son cœur et lui faire surmonter cette troisième tentation de tiédeur. Ce n’est donc plus de son erreur qu’il demande d’être délivré, ce n’est plus des combats qu’il souffre de la part de ses passions et de ses habitudes ; il demande à Dieu d’être délivré de la corruption de son cœur, qui lui fait trouver du dégoût, où il n’y a que de la douceur. Alors il offrira à Dieu un sacrifice de louange, et il racontera les œuvres du Seigneur, non pas comme auparavant avec douleur, amertume, inquiétude, mais avec plaisir et avec joie.
C’est le Prophète Royal qui a parlé jusqu’ici, et avec lui saint Augustin, qui nous a exposé les
mystères de ses paroles.

Si tout notre mal procède de la faiblesse et de la froideur de la volonté, qu’est-ce donc qui renforcera et renouvellera la dévotion dans une âme?
Ce sera l’oraison, remède universel de tous nos maux : non pas celle qui s’applique à former de grands raisonnements, et à pénétrer de grandes vérités, mais l’oraison de la volonté et des affections.
Combien voit-on de personnes très éclairées capables d’expliquer les plus profonds secrets de la vie spirituelle et de la Théologie mystique : ils parlent en anges de toutes les voies et de toutes les opérations de Dieu, on dirait qu’ils sont avec saint Paul les disciples de l’Ecole du Paradis; et cependant ils mènent une vie très languissante dans les actions de piété. On trouve en ces gens-là l’esprit de lumière, et une volonté sans mouvement et sans ardeur. Quelle est la source de deux étals si contraires, de science et d’indévotion? C’est que dans l’oraison, que l’on continue des années entières, ou par son propre choix, ou par un règlement dans la religion, on ne travaille point à enflammer la volonté par de vives affections, par de sincères désirs de plaire à Dieu, par de sérieuses résolutions d’éviter les péchés ordinaires, quoiqu’ils ne soient pas mortels, par des gémissements accompagnés de confiance, sur sa misère et sur sa faiblesse; tandis qu’on s’affectionne à remplir son esprit de lumière, et à charger sa mémoire de réflexions des saints Docteurs, que l’on ne fait jamais soi-même. On convertit sa méditation en une étude sèche, froide et stérile, et on laisse la volonté sans aucun goût des choses de Dieu, qui par une secrète justice, permet quelquefois que ces hommes admirables et admirés tombent dans d’énormes péchés, et dans des désordres scandaleux.

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