Un roman prophétique

En 1906, l’abbé Robert-Hugh Benson (un Anglais) faisait paraître un « roman d’anticipation » intitulé « le Maître de la Terre« .

Ce roman traite de l’arrivée au pouvoir et du règne de l’antéchrist, et de la Parousie. Une lecture de Carême bien indiquée, surtout dans les temps que vous vivons.

Doué d’un véritable génie prophétique, l’abbé Benson avait imaginé l’euthanasie, chose impensable à son époque. Dans le chapitre suivant, il décrit l’une de ces « maisons de suicide » où une jeune femme, Mabel, « fatiguée de la vie », a décidé de mettre fin à ses jours…

Mabel eut aussi la sensation d’un silence et d’un calme extraordinaires. La maison, habituellement, était assez tranquille, à cette heure matinale, ses hôtes n’ayant guère l’humeur à faire beaucoup de bruit ni de mouvement ; mais, ce matin-là, c’était plus que de la tranquillité ; c’était un silence de mort, un de ces moments d’arrêt général qui précèdent l’éclat soudain des tempêtes du ciel. Et voici que les instants passaient, sans que se produisît un éclat de ce genre ! Une seconde fois, seulement, Mabel entendit retentir un roulement solennel, comme si un énorme wagon avait traversé une rue lointaine ; et il sembla à la jeune femme, très nettement, qu’à ce bruit de roues se mêlait un murmure de voix innombrables, criant, chantant et applaudissant. Après quoi, de nouveau, ce fut comme si le monde s’était tapissé de ouate : un silence, une immobilité extraordinaires.

Et Mabel, à présent, commençait à comprendre. L’obscurité, les bruits, n’étaient point pour tous les yeux et toutes les oreilles. La garde n’avait vu ni entendu rien d’anormal ; et, sans doute, le reste du monde ne voyait ni n’entendait rien de tel. Pour eux, cela signifiait, tout au plus, l’approche possible d’un orage.

Mabel, cependant, n’essaya pas de faire la distinction entre la part subjective et la part objective dans ce qu’elle sentait. Elle ne se demanda pas si ce qu’elle voyait et entendait était engendré par son cerveau, ou bien perçu au moyen d’une faculté inconnue jusqu’alors. Elle eut, simplement, l’impression d’être déjà séparée du monde qu’elle habitait la veille encore : ce monde s’écartait d’elle, ou plutôt changeait en elle, passait à un autre mode d’existence. De telle sorte que l’étrangeté de ces ténèbres et de ce silence ne la surprit pas beaucoup plus que celle, par exemple, de la petite boîte peinte qu’elle voyait déposée sur la table.

Et, tout à coup, sachant à peine ce qu’elle disait, les yeux fixés profondément sur l’obscurité sinistre du ciel, elle se mit à parler.

– Oh ! Dieu ! dit-elle, si vraiment vous êtes là, si vraiment vous existez…

Sa voix fléchit et elle dut se retenir à l’appui de la fenêtre pour ne point tomber. Elle se demanda vaguement pourquoi elle parlait ainsi, car ces mots lui étaient venus brusquement, sans qu’elle se fût rendu compte des motifs qui les lui dictaient. Et elle reprit :

– Oh ! Dieu ! je sais que vous n’êtes point là ! Je sais bien que vous n’existez pas ! Mais, si vous existiez, je sais aussi ce que je vous dirais. Je vous dirais combien je suis fatiguée, fatiguée et embarrassée ! Mais non, tout cela, je n’aurais pas besoin de vous le dire, car vous le sauriez d’avance. Je vous dirais donc, seulement, que je regrette beaucoup tout cela, beaucoup, de tout mon cœur ! Et puis, mon Dieu, je vous dirais de veiller sur mon cher Olivier, – mais cela va de soi, – et puis aussi sur tous vos pauvres chrétiens ! Oh ! ils vont avoir tant à souffrir ! Et vous, mon Dieu, n’est-ce pas, vous m’entendriez, et vous me comprendriez ?

Une fois de plus, le roulement colossal et les basses gigantesques d’une myriade de voix, qui semblaient s’être un peu rapprochés… Mabel avait toujours détesté les orages, comme aussi les foules bruyantes : les uns et les autres lui donnaient la migraine.

– Allons ! dit-elle. Adieu, adieu à tout !

Puis elle s’assit dans le fauteuil.

– L’embouchure, oui, voilà !

Elle était ennuyée du tremblement de ses mains. Deux fois, le ressort glissa sur les boucles de ses cheveux… Enfin, toutes les pièces furent fixées en place ; et aussitôt, comme si un peu d’air l’avait ravivée, tous ses sens lui revinrent.

Elle découvrit qu’elle pouvait respirer le plus facilement du monde. Son souffle n’éprouvait aucune résistance. Quel soulagement de penser qu’il n’y aurait pas à craindre de suffocation !… Elle étendit la main gauche, et toucha la poignée mobile ; la fraîcheur métallique lui rappela, par contraste, l’atroce et tout à fait insupportable chaleur qui remplissait la chambre, de minute en minute. Cette chaleur l’accablait à tel point qu’elle pouvait entendre le battement de son pouls, dans ses tempes… De nouveau, elle lâcha la poignée, pour pouvoir, de ses deux mains, rejeter le mantelet blanc qu’elle avait mis sur ses épaules, au sortir du lit… Oui, maintenant elle se sentait un peu plus à l’aise ; elle respirait mieux, ainsi ! De nouveau, ses doigts cherchèrent, à tâtons, et finirent par trouver la poignée. Mais la sueur gouttait de ses doigts, et plusieurs secondes passèrent avant qu’elle pût tourner le bouton. Et puis, celui-ci céda brusquement…

Aussitôt, un doux parfum, plein de langueur, l’envahit, corps et âme, et s’abattit sur elle comme un coup, car elle sut, tout de suite, que c’était le parfum de la mort. Puis, la ferme volonté, qui l’avait conduite jusque-là, s’affirma de nouveau ; et elle posa ses mains sur ses genoux, tranquillement, tout en faisant des aspirations profondes et aisées.

Elle avait fermé les yeux, au moment de tourner le bouton ; mais maintenant elle les rouvrit, curieuse d’observer l’aspect du monde disparaissant. Elle s’était promis de faire cela, dès le premier jour : ainsi, du moins, elle ne perdrait aucun détail de cette unique et suprême expérience.

Or, il lui sembla, d’abord, que rien ne changeait. C’étaient toujours, en face d’elle, la cime feuillue du frêne et le toit de plomb ; au-dessus, c’était toujours l’épouvantable ciel noir. Elle nota même un pigeon qui, tout blanc contre le noir du ciel, prit son essor, traversa le cadre de la fenêtre, et disparut dès l’instant suivant.

Et puis, peu à peu, des choses arrivèrent, des choses comme celles-ci :

Elle éprouva une sensation soudaine de légèreté extatique, dans tous ses membres. Elle essaya de soulever une main, et découvrit qu’elle ne le pouvait plus : sa main n’était plus à elle. Elle essaya d’abaisser ses yeux de cette tranche roussâtre de ténèbres, et s’aperçut que cela, également, lui était impossible. Alors, elle comprit que sa volonté, déjà, avait perdu contact avec son corps, et que le monde, qu’elle avait voulu fuir, s’était éloigné d’elle, déjà, infiniment. Et cela était bien ce qu’elle avait espéré ; mais ce qui continuait à l’étonner étrangement, c’était que son esprit restât, toujours encore, actif. Il est vrai que le monde qu’elle avait connu s’était, désormais, soustrait du domaine de sa conscience, comme l’avait fait son corps, – sauf, toutefois, pour ce qui était du sens de l’ouïe, qui avait conservé une acuité singulière ; mais elle gardait assez de mémoire pour se rendre pleinement compte qu’un tel monde existait, qu’il y avait, dans ce monde, d’autres personnes, et que ces personnes allaient à leurs occupations, ne sachant rien de ce qui venait d’arriver. L’esprit de Mabel continuait à se rendre compte de tout cela ; seuls, les visages, les noms, les détails des lieux avaient disparu. En fait, elle avait une conscience de soi différente de celle qu’elle avait eue auparavant, toute différente ; mais, certes, non moins nette et non moins profonde. Il lui semblait qu’elle venait, enfin, de pénétrer dans le fond de son être, qui, jusqu’alors, ne lui était apparu que comme du dehors, à travers des portes de verre opaque. Et cela lui semblait très nouveau, mais, aussi, très familier : elle avait l’impression d’être parvenue à un centre, dont elle avait parcouru la circonférence durant toute sa vie.

Au même instant, elle découvrit et comprit que son sens de l’ouïe, à son tour, venait de mourir.

Et puis, une chose surprenante arriva ; mais il lui sembla que toujours elle avait su que cette chose arriverait, bien que jamais son esprit n’en eût articulé et défini l’idée. Et, ce qui arriva, ce fut ceci :

Les barrières qui entouraient son âme tombèrent, avec un grand fracas, et elle se sentit entourée d’un espace sans limites, à la fois infini et vivant. Cet espace était vivant comme l’est un corps qui respire et se meut ; il était un, et cependant multiple ; immatériel, et cependant absolument réel, réel d’une réalité que jamais elle n’avait même soupçonnée… Et pourtant, tout cela encore, pour Mabel, était familier comme un lieu bien souvent visité dans des rêves. Et alors, tout à coup, quelque chose qui était à la fois lumière et son, quelque chose qu’elle sut immédiatement être unique, franchit cet espace…

Et alors, elle vit, et, elle comprit.

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