Où allons-nous ?

Un extrait de petit livre « Où allons-nous ? » de Mgr Gaume, publié en…1844 !

Les oiseaux distinguent dans le ciel les signes des temps ; et le privilège de l’homme, éclairé par le double flambeau de la raison et de la foi, c’est de lire dans le présent l’histoire anticipée de l’avenir. Est-ce que tous les grands faits n’ont pas été prédits ? Or, la raison et la foi, ces deux oracles du genre humain, interrogés sérieusement et sans passion, semblent donner aujourd’hui la réponse suivante : «Les temps périlleux approchent (II Timoth., III, 1) ; le règne antichrétien se forme à vue d’œil ; le monde s’en va».

Hâtons-nous de le dire, nous ne venons point ici nous poser en prophète. Simple historien de faits publics, ce que nous racontons avec conscience, nous le livrons sans réserve à l’examen impartial des hommes éclairés. Liberté entière de nous réfuter en opposant à notre histoire et aux conséquences qui en découlent, non des suppositions gratuites, mais une histoire plus véridique et des inductions plus certaines ; à nos raisons, non des injures ou des moqueries, ce qui ne réfute rien, mais des raisons meilleures. Dans tous les cas, le mépris que les hommes du siècle, insouciants et légers, pourront faire des traditions chrétiennes, loin d’en ébranler la certitude, l’affermit aux yeux du fidèle. N’est-il pas écrit : «Comme au temps de Noé, pendant les jours qui précédèrent le déluge, les hommes ne songeaient qu’à boire et à manger, à acheter et à vendre, à se marier et à marier leurs fils et leurs filles, se moquant du patriarche, jusqu’à ce que vint le déluge qui les emporta tous : il en sera de même à l’avènement du Fils de l’homme ?» (Matth. XXIV, 37 et sqq. ; Luc. XVII, 26). La plupart ne connaîtront point ou mépriseront les signes précurseurs de ce grand événement.

Du reste, qu’on veuille bien s’en souvenir, notre but principal n’est nullement d’annoncer l’époque de la consommation des siècles ; nous voulons avant tout signaler un fait qui nous paraît malheureusement incontestable : la formation rapide du règne antichrétien (1)

La chute du monde intéresse peu les élus du Seigneur : leurs espérances survivront à sa ruine. Mais ces espérances, ils peuvent les perdre avec la foi, dans les jours terribles qui doivent précéder le dernier des jours. Il leur importe donc souverainement d’être prévenus afin de se tenir sur leurs gardes, et de se préparer au plus grand des combats, à cette heure formidable où les fils d’élection seront criblés comme le froment ; en sorte que si Dieu, dans Sa miséricorde, ne daignait abréger l’épreuve, nulle chair ne serait sauvée (Luc. XXII, 31 ; Matth. XXIV, 22).

Quand on parle du grand empire antichrétien, annoncé pour la fin des temps, le sourire vient sur les lèvres de plusieurs ; l’hésitation descend au cœur d’un grand nombre. Les uns traitent ce fait de chimérique épouvantail ; les autres paraissent croire qu’il s’agit d’un événement imprévoyable, isolé, sans liaison, ni avec les faits de la conscience, ni avec les faits sociaux : espèce de création tout à fait anormale qui paraîtra subitement aux regards du monde ébahi

Ces deux opinions ne sont pas seulement fausses ; elles sont dangereuses.

Ou elles rendent les hommes incrédules, ou elles les empêchent de reconnaître les signes précurseurs de la redoutable époque. Veuillez donc l’apprendre une bonne fois, dirons-nous à tous : l’empire antichrétien est un fait qui a non seulement ses preuves dans les saintes Écritures, mais encore ses racines dans les profondeurs e la nature humaine, et ses préparations dans l’histoire. Certes, il ne faut pas de longues réflexions pour s’en convaincre.

L’homme fut crée à l’image de Dieu ; devenir semblable à son type divin est la première loi de son être, le besoin le plus impérieux de son cœur. Mais ce n’est point en s’appuyant sur lui-même que l’homme peut s’élever à la divine ressemblance : entre lui et Dieu la distance est trop grande. Il lui faut un Médiateur ; ce Médiateur lui a été donné. Dieu et homme, il comble l’immense intervalle qui sépare la créature du Créateur, le fini de l’infini. En s’unissant à son Médiateur, l’homme s’unit à Dieu, il se déifie. Faussant cette loi immuable et sacrée, l’Ange rebelle fit entendre aux pères de notre race qu’ils pourraient devenir semblables à Dieu, en désobéissant à Dieu Lui-même, c’est-à-dire en cherchant en eux le principe de leur déification (Gen. III, 5). Ferment indestructible, cette parole du tentateur reste déposée au fond de la nature humaine déicide, elle se transmet avec le sang, elle infecte les parties nobles de notre être : la tentation du paradis terrestre se fait sentir à tous les fils d’Adam.

Suivant qu’ils résistèrent ou qu’ils crurent au mensonge diabolique, les hommes se sont partagés dès l’origine du monde en deux sociétés diamétralement contraires dans leurs principes ; dans leur esprit et dans leurs moyens.

Toutes deux néanmoins disent : «Nous allons à la déification de l’homme». Mais l’une dit : «J’y vais par Jésus-Christ le Médiateur» ; l’autre dit : «J’y vais par moi-même». De là, pour l’une, la soumission à Jésus-Christ ; de là, pour l’autre, l’indépendance de Jésus-Christ. Ces deux sociétés, ou, pour parler la langue catholique, ces deux cités du bien et du mal, ont traversé tous les siècles. Leur passage est signalé à toutes les époques de l’histoire ; leur séparation progressive sur la terre, leurs destinées éternelles sont également annoncées. Toutes les Écritures nous parlent de la société antichrétienne ; tous les Pères de l’Église la nomment ; saint Augustin l’a peinte à grands traits ; les Apôtres l’ont vue se développer, ils ont prédit l’apogée de sa puissance pour la fin des temps (I Jean, II, 18-22 ; II Thess. II, 7).

L’antichristianisme n’a pas seulement ses racines dans le cœur humain ; il a aussi ses préparations dans l’histoire. Le Règne de notre Seigneur fut annoncé, précédé par une longue suite de prophètes et de précurseurs chargés de lui aplanir les voies en disposant les esprits à le recevoir. Il en est de même de l’empire antichrétien. Les hérétiques, les impies, les tyrans, ennemis de l’Eglise, ont toujours été regardés comme les précurseurs et les prophètes du fils de perdition (II Thessal. II, 7). De là même, les noms d’antéchrists que leur donnent les Apôtres et les Pères. «Mes bien-aimés, dit saint Jean, comme vous avez entendu dire que l’Antéchrist vient, il y a déjà maintenant plusieurs antéchrists» (Jean. II, 18-22 ; et IV, 3, 2). Le bienheureux apôtre, ajoute saint Cyprien, «appelle antéchrists tous ceux qui sortent de l’Église, ou qui s’élèvent contre l’Église. Ses paroles nous apprennent que tous ceux qui sont évidemment séparés de la charité ou de l’unité de l’Église catholique sont des ennemis du Seigneur, des antéchrists» (Epist. LXXI ad Magnum). Après avoir rapporté le texte du même apôtre, saint Jérôme continue en disant : «Il y a autant d’antéchrists que de dogmes faux» (In Nahum, II, 11). Rien n’est plus commun que ce langage parmi les Pères.

Or, le règne antichrétien, qui, depuis le péché originel, ne cesse de préluder à son développement complet, par les innombrables révoltes contre le Médiateur, par les hérésies et les persécutions, par les apothéoses publiques et privées, qu’on trouve enregistrées à chaque page des annales humaines, atteindra vers la fin des siècles son point culminant.

Tous les précurseurs particuliers de l’homme de péché viendront comme autant de traits épars se fondre dans un type plus complet. Toutes les hérésies partielles aboutiront à une grande hérésie qui les renfermera toutes : la déification systématique de la raison humaine. Alors le monde se déclarera complètement indépendant de Jésus-Christ.

Pour la plupart des hommes, ce divin Médiateur sera comme s’Il n’était pas (Luc. XVIII, 8 ; Matth. XXIV, 12), la haine seule se souviendra de Lui pour L’insulter et Le persécuter. Comme toutes les grandes erreurs et toutes les grandes vérités, cette déclaration des droits divins de l’homme fera une époque, un monde son image. Ce monde, ainsi formé, sera le monde antichrétien. Le règne de cet esprit d’orgueil et de révolte générale contre Jésus-Christ, sera le règne antichrétien. L’homme que cet esprit diabolique aura préparé, et qui en sera le châtiment, s’appellera l’Antéchrist (II Thess. II, 4-8). Jamais tyran plus abominable n’aura pesé sur le monde. Fort de toute la puissance du mal, il persécutera le christianisme avec une astuce et une violence inouïes. Sa persécution sera la dernière ; la sainte Eglise l’éprouvera dans toute la terre, c’est-à-dire que toute la cité de Jésus-Christ essuiera cette persécution de la part de toute la cité du diable, dans toute l’étendue qu’elles auront alors l’une et l’autre sur le globe (S. Aug. de Civ. Dei, lib. XX, c. 11).

Quoique la puissance doive être donnée à cet impie sur toute la terre, il ne régnera pas seul (Apoc. XIX, 19, et XVI, 14). Il y aura avec lui, dans le monde, plusieurs autres rois, mais qui lui seront tous soumis ; et leur soumission sera peut-être moins l’effet de ses conquêtes, que la suite de leur étonnement et de leur admiration, à la vue de sa puissance et des prestiges qu’il aura le pouvoir d’opérer (Apoc. XIII, 3 ; II Thessal. II, 9). Ennemi personnel du divin Médiateur, il niera l’Incarnation du Verbe (2), et tentera de se faire passer lui même pour le Christ (3). La séduction sera telle, que les élus mêmes, si la chose était possible, seraient entraînés dans l’erreur (Matth. XXIV, 23 et suiv). Mais le Seigneur Jésus viendra au secours de l’Église ; Il détruira l’impie par le souffle de Sa bouche, et le perdra par l’éclat de Son avènement (II Thess. II, 8).

Il est donc vrai que le règne antichrétien n’est point un événement imprévoyable, isolé, sans relation avec les dispositions de la nature humaine et les faits de l’histoire. Qu’on puisse en connaître l’approche, qu’on puisse la prédire avec assurance, rien n’est mieux établi. Vouloir en déterminer l’époque avec une précision mathématique, là seulement serait la témérité. Telle ne fut jamais notre prétention ; mais le fait est certain. L’empire antichrétien, le plus formidable ennemi de l’Église, est clairement annoncé dans l’Évangile. Il sera de courte durée ; il paraîtra vers la fin des temps dont il sera un des signes précurseurs. Approchons-nous de cette redoutable époque ? Le monde est-il sur son déclin ? Peut-on espérer qu’il rajeunisse en revenant à la foi ? ou bien sa tendance le conduit-elle évidemment à l’anti-christianisme ?

Pour répondre, il suffit d’étudier la question suivante : Les tendances générales du monde actuel sont-elles chrétiennes ou antichrétiennes ? Nous allons rapporter des faits généraux, connus de tous, mais sur lesquels on ne réfléchit peut-être pas assez. A peine nous permettrons-nous de tirer les conclusions : que celui qui a des yeux pour voir, voie.

Notes :

1-
Il est vrai que ces deux événements sont liés l’un à l’autre. Suivant l’opinion la mieux fondée et la plus commune parmi les saints Pères et les interprètes, la fin du règne de l’antéchrist sera immédiatement suivie de la venue du souverain Juge. Ad Thess. II, Bibl. de Vence, t. XXIII. Dissert, sur l’antech. Cornel. a Lapid, in II Thess. II. Néanmoins quelques docteurs ont un sentiment différent, Ils disent que la chute de l’antechrist sera suivie d’un règne de paix et de gloire pour l’Église. Ce règne, dont ils ne déterminent pas la durée, précédera le jugement dernier. Beaucoup moins commune que la
première, cette opinion, entièrement différente de l’erreur des Millénaires, n’a point été condamnée par l’Église. Le P. Campanella, célèbre dominicain, l’expose ainsi dans son ouvrage intitulé : Atheismus triumphatus. Paris, 1636 Cet ouvrage n’a vu le jour qu’après avoir été soumis à la censure romaine. Cap. X, p. 114. Dans l’une et l’autre opinion on voit que le règne antichrétien signale la fin du monde actuel ; soit parce que l’éternité commencera immédiatement après, soit parce qu’il y aura un règne de paix universelle qui n’aura lieu que parce que le monde actuel, avec son impiété, ses crimes et ses erreurs, aura cessé.

2-

C’est le sens positif du texte de S. Jean, II Epît. VII.

3-

Lact. Instit. lib. VII, c. 19 ; id. Iren. adv. Hæres. lib. V, c. 25 ; id. Cyrill. Hierosol. Catech. XV. C’est l’opinion commune des Pères.

Publicités
En passant | Cet article, publié dans Ennemis de Dieu, est tagué , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.